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Félix et Moïsette

Mon passage sur les bancs de l’école Saint-David a été nécessaire pour l’évolution de la personne et de l’écrivain que je suis.  Trop jeune pour m’en rendre compte quand j’y allais, ce n’est que beaucoup plus tard que je l’ai réalisé.

L’extérieur de la bâtisse n’a pas trop changé depuis ce jour béni de juin 1989 où je l’ai quittée pour aller continuer mon secondaire à Charles-Gravel, cette grosse polyvalente du secteur Nord de Chicoutimi, réputée pour être la plus rock-n-roll de la ville, elle qui a déjà compté jusqu’à 3000 étudiants entre ses murs dans ses plus grosses années.  À l’école Saint-David aujourd’hui, on y voit encore les mêmes briques, les mêmes fenêtres, la même cour que dans le temps, toujours aussi vaste, où se côtoyaient – et où se côtoient sans doute encore – ballon prisonnier, marelle et corde à danser dans les récréations.  À la fin de chaque journée, les autobus remplis d’étudiants du secondaire faisaient une boucle dans cette grande cour qui, jumelée au stationnement de l’aréna juste à côté, formait un espace assez vaste, avant de s’enligner les uns derrière les autres pour que les élèves du primaire puissent monter à leur tour pour le grand retour à la maison à bord de ces grands pachydermes jaunes et noirs.

Je me souviens d’avoir eu hâte, jeune enfant, de pouvoir enfin monter dans ces mastodontes motorisés pour aller à l’école à chaque jour comme les autres enfants, plus vieux.  Mais ma mère me disait d’attendre, me disant que mon tour s’en venait.  Et un beau jour, ce fut le cas!  La maternelle-maison avec Pierrette et la maternelle avec Constance m’ont initié aux joies de ce transport en commun bien pratique pour l’habitant du rang 2 que j’étais.

Fin août 1983, ce n’était plus le temps de m’amuser avec des jouets et de la peinture dans la classe de la vénérable Constance, qui a fait l’école à plusieurs générations de falardiens. – Elle est décédée en 2003.- Je montais en première année et j’avais comme maîtresse d’école la jeune sœur de Constance, Moïsette.

C’est un peu de sa faute si j’écris et si j’aime ça.  Moïsette nous avait présenté ça un peu comme un jeu en nous montrant d’abord les voyelles et leurs sonorités avec les accents.  Elle nous a ensuite montré les consonnes et nous a expliqués leurs sonorités et comment on peut former des mots en les mariant avec des voyelles.  Alors que Noël approchait et qu’on pensait être corrects avec cet apprentissage, Moïsette nous a dit qu’au retour du congé, en janvier 1984, nous apprendrions les sons.  Je ne savais aucunement quel genre de surprise elle nous réservait, mais une chose était certaine : nous étions mis en appétit, hâte d’en savoir plus en janvier 1984.  Au retour de ce congé des fêtes, elle nous a plongés dans l’univers des sons en expliquant que certaines lettres, voyelles et consonnes, formaient des sons qui pouvaient aussi se transformer en mots, tout comme les voyelles et les consonnes.  Vinrent ensuite les verbes et tout le tralala grammatical et mon initiation à ma langue maternelle était chose faite!  Mes notes étaient si bonnes qu’on décida pour l’année suivante de me placer dans une classe où se côtoieraient des élèves de deuxième et de troisième année.

Je l’ai expliqué brièvement dans un texte précédent, mais mon début de deuxième année fut plutôt houleux et on me changea de classe après deux mois.  Écoeuré de l’école alors que je vais à peine d’avoir huit ans, ma nouvelle maîtresse, Odette, a réussi à me remettre sur le bon chemin.  Alors que s’amorçait le mois de novembre 1984, mes notes ont repris la bonne direction et mon cours préféré était le français.

Au moment où je suis arrivé dans ma nouvelle classe, on commençait à toucher à l’œuvre d’un homme dont Odette me disait qu’il était très gentil et qu’il aimait beaucoup les enfants, assez pour leur consacrer quelques-unes de ses créations.  J’avais souvent chanté « Cadet Rousselle » en maternelle-maison et en maternelle sans savoir que c’était l’œuvre d’un vieux monsieur que sa chanson « Le p’tit bonheur » me donnait envie de connaître : un certain Félix Leclerc.  Nous avons bien dû passer un bon deux ou trois semaines dans nos cours de français à se familiariser avec quelques-unes de ses plus belles créations, autant celles pour les enfants que celles pour adultes qu’un enfant de mon âge pouvait quand même apprécier.

Le temps passa et nous nous sommes retrouvés avec d’autres affaires sous la dent pour notre apprentissage de notre langue et de notre culture.  Trois ans plus tard, alors que je me baignais chez ma marraine, j’ai eu une pensée pour ce vieil homme dont les œuvres m’avaient touché et fasciné.  C’était le 8 août 1988, à moins de deux mois d’avoir douze ans, une belle journée ensoleillée et j’ai demandé à ma mère s’il était encore vivant.  Elle m’a dit non.  Je lui ai demandé quand il était mort.  Elle m’a appris qu’il était décédé le matin même, victime d’un malaise cardiaque pendant son sommeil.  Il avait eu 74 ans peu de temps avant de mourir.

La mort de René Lévesque, survenue presque un an plus tôt, m’avait ébranlée.  Celle de Félix aussi.  Les deux hommes me fascinaient et j’aurais bien aimé pouvoir les rencontrer une fois.  Si j’ai pu serrer la pince à celui qui succéda à René Lévesque dans les rôles ingrats de chef du Parti Québécois et de premier ministre du Québec, Pierre-Marc Johnson, en pleine campagne électorale en 1985, ma rencontre avec Félix allait se produire quelques semaines après sa mort, grâce à Moïsette.

J’ai commencé mon primaire avec elle et voilà que c’est en sa compagnie que j’allais compléter la boucle du primaire.  Il était prévu que nous fassions une activité théâtrale cette année-là en compagnie de la troupe de théâtre Frou-Frou de Chicoutimi, celle qui faisait à chaque année « Le Noël d’Orangine » à l’antenne de CJPM Télévision, la station locale de TVA, à une époque où ce n’était pas mal vu de faire de la télévision locale sans devoir demander à Montréal pour en faire.

La mort de Félix Leclerc était encore fraîche et avait coïncidé avec le lancement d’un disque lui rendant hommage fait par Johanne Blouin.  Le tout était déjà en magasin lors de la mort de Félix, ce qui en fit l’un des grands vendeurs de l’année dans l’industrie du disque québécois.  Dans cette optique, notre classe de sixième année allait faire une soirée de poésie dans la grande salle de l’école, le mardi 29 novembre 1988, quatre jours après que le lac des Îlets dans le Parc des Laurentides ait été terrassé par une crise de Parkinson qui atteignit les six degrés sur l’échelle de Richter et dont les vibrations se sont faites ressentir aussi loin qu’à Thunder Bay, Washington, Boston et Halifax.

Félix était partout dans la classe de Moïsette, presque même dans les leçons de mathématiques.  Nous avons lu, pour ce spectacle, des tonnes de poèmes et de saynètes de Félix.   Il fallait en choisir un avec un collègue de classe et développer une mise en scène appropriée, tout ça suivant les conseils de Moïsette et d’une gentille professeure de théâtre prénommée France.  France avait rencontré Johanne Blouin à une reprise l’été précédent et elle nous avait dit qu’elle avait été impressionnée par la chanteuse, dont les interprétations des chansons de Félix avaient fait d’elle une des stars de l’heure.  Et nous étions tous aussi impressionnés d’entendre France nous raconter cette rencontre, si bien que Moïsette eut l’idée de nous faire écrire chacun une lettre adressée à la chanteuse.  Beaucoup ont écrit dans leur lettre qu’ils avaient entendu parler de Johanne Blouin par France et ont cru que cette dernière était une grande amie de la chanteuse, ce que Moïsette nous ordonna à la dernière minute de corriger.  Nous étions bien fiers de nos lettres et avions hâte de les envoyer.  Malgré cette excitation un brin naïve, nous n’avons jamais entendu parler de nos lettres par la suite, la pauvre Johanne ayant eu sans doute énormément de courrier lui étant adressé à cette période.

Mais qu’importe, nous étions bien fiers de ce spectacle et nous avions vendus des billets à nos familles et nos amis.  Il devait bien y avoir 200 personnes dans la grande salle de mon école primaire dans cette soirée où nous rendions hommage à un homme dont la présence s’est fait sentir par la chaleur de sa création.  De là où il est, il s’est sans doute régalé de nous voir donner vie à ses mots, un peu comme Johanne Blouin avait réussi  à rendre immortelles à nouveau ses chansons, comme Félix le disait lui-même dans le livret accompagnant le disque.

Je formais une équipe avec un gars nommé David Tremblay, et nous avions choisi de présenter une saynète mettant en vedette des amis mettant leur salon tout beau en vue d’une fête qui finit par ne pas avoir lieu car personne n’ose s’y présenter, laissant les hôtes dans la solitude la plus totale.  La foule nous a bien applaudis, et j’étais content de ma rencontre avec Félix, même si ce n’était pas avec sa personne physique, tout ça grâce à Moïsette.

Joggant proche de cette école de mon enfance, j’ai toujours une pensée pour ces moments magiques, toujours présents en mémoire pour éclairer ce p’tit bonheur de chemin que je mène contre vents et marées vers ce quelque chose qui finira bien un jour par se matérialiser, grâce aux enseignements de Félix et de Moïsette, envers qui j’aurai toujours une éternelle dette de reconnaissance pour toute l’influence qu’ils ont encore sur moi.

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3 réflexions au sujet de “Félix et Moïsette”

  1. Tu me remémores de très beaux souvenirs. J’ai tellement aimé ma profession, qu’en te lisant, j’ai la larme à l’œil. Je vous aimais tant… Félicitations à toi ! Je le savais que tu avais beaucoup de talents. Je suis très heureuse et en même temps très très émue… Bravo !

  2. Moi, je disais le poème Les Dimanches. Je devais le dire seule au début mais j’ai dû faire équipe avec un autre gars. Jimmy je crois, je suis plus certaine. On jouait des vieux sur un banc. Tu as une meilleure mémoire que moi , Jean. Il y a bien des choses que j’avais oubliées.

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