un peu n'importe quoi

24 mai 2000

C’était un mercredi après-midi de printemps. Le soleil brillait de tous ses feux, malgré un froid digne du début du mois d’avril, car en 2000, l’hiver avait décidé de faire du temps supplémentaire.

J’avais passé l’après-midi dans les locaux de la radio étudiante de l’Université du Québec à Chicoutimi à concocter un démo d’animation radio. Pour le moment, j’étais toujours étudiant au baccalauréat en enseignement au secondaire en géographie et en histoire. J’insiste sur le « pour le moment », car j’essayais de me sortir de ce domaine qui n’était surtout pas le mien.

Je venais de compléter la deuxième année du baccalauréat avec un cuisant échec dans le premier stage d’enseignement. Cela devait durer deux mois, ça n’a même pas duré trois semaines. J’enseignais la géographie à des élèves de troisième secondaire de la Polyvalente Laure-Conan de Chicoutimi, tentant de les intéresser à cette manière alors que je m’en foutais presque autant qu’eux.

L’enseignement n’est pas un emploi comme les autres. C’est une vocation qui va bien au-delà de l’acte d’enseigner. Un bon enseignant est autant allumé par l’acte d’enseigner que par ce qu’il enseigne. Dès qu’il n’est plus présent en classe que pour encaisser le chèque et profiter de sa permanence, il devrait avoir le devoir de se retirer. Or, je n’étais aucunement fasciné par l’enseignement. Ce qui me gardait à l’école, c’était la radio étudiante et je n’avais envie que de faire de la radio à ce moment.

Je voulais donc réaliser mon rêve radiophonique, même sans formation. « J’apprendrai sur le tas », me suis-je dit. Et j’essayais tant bien que mal de me faire engager dans une station de radio de ma région malgré cette lacune. J’avais prévu l’après-midi pour réaliser le tout dans les locaux de la radio étudiante, avant de revenir chez moi pour que mon jeune frère puisse prendre la voiture pour qu’il aille travailler dans une épicerie de notre village.

Vers 16 heures, l’enregistrement se termine avec un résultat à ma satisfaction. Je me donnais comme objectif d’envoyer des cassettes à des stations de radio et d’espérer un appel. Je quitte l’UQAC et décide d’aller me promener un peu en voiture avant de revenir à Saint-David-de-Falardeau. Vers 16h15, je m’arrête à une station-service Canadian Tire sur le boulevard Talbot à Chicoutimi pour mettre un peu d’essence. Ensuite, je me dirige vers l’autoroute 70 est, qui se terminait à l’époque par une intersection avec la route 170, que j’emprunte en direction est.

À la hauteur de la rue Mathias, je tourne à gauche et m’engage vers le sud. Réalisant que j’avais bien moins de temps que prévu pour ma promenade, je décide de chercher à ma gauche une entrée privée pour revenir sur mes pas. J’en aperçois une à l’endroit où passe maintenant cette autoroute 70 qui s’apprêtait à être construite à l’époque. J’appuie sur les freins et commence à tourner à gauche. Et c’est là que débutent les 45 minutes manquantes à ma mémoire.

Je me suis ouvert les yeux comme si je m’étais soudainement endormi. Il n’y a plus de pare-brise devant moi. Sur mes jambes, des morceaux de vitre éclatée. Entre mes mains se trouvait le volant, qui n’était plus relié au tableau de bord. C’est là que j’ai réalisé que j’avais eu un accident de la route. Peu après, j’entends quelqu’un m’appeler par mon nom. C’était Steeve Tremblay, un policier de l’ancienne ville de Jonquière, que j’avais dans ma classe en troisième secondaire huit ans auparavant, qui m’a sorti de mon sommeil.

C’est lui qui m’a informé qu’une camionnette transportant des planches de bois m’avait percuté par le côté, avant de renverser sur le toit dans le fossé la voiture que je conduisais, avant de lui grimper dessus. Les ambulanciers qui me transportaient à l’Hôpital de Chicoutimi m’ont confié qu’ils s’attendaient à devoir dégager un cadavre de la voiture que je conduisais. Ils n’en revenaient pas de me voir vivant et encore vif d’esprit malgré les circonstances. Semble-t-il que je dois ma survie à ma corpulence.

J’ai passé une semaine à l’Hôpital de Chicoutimi, dont les 36 premières heures aux soins intensifs. Un médecin a téléphoné à ma mère pour la prévenir que j’étais à l’urgence suite à un accident de la route. 45 minutes plus tard, elle était à mon chevet avec ma marraine et son mari. Peu de temps après, une infirmière est arrivée avec un médecin pour me dire qu’on devait me poser d’urgence un drain thoracique. L’infirmière avait la plus grosse seringue que je n’ai jamais vue de ma vie. Une substance blanche était à l’intérieur. Il en fallu très peu pour me réexpédier au pays des rêves.

Ma ceinture de sécurité m’a cassé la clavicule gauche et provoqué d’autres fractures au niveau des côtes, toujours du côté gauche. Le poumon en dessous a été perforé et le drain était là pour évacuer du liquide qui s’est accumulé à l’intérieur de ce poumon, ce qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques si le drain n’avait pas été installé à temps. J’ai encore une cicatrice à l’endroit où il était. J’ai aussi eu un traumatisme crânien léger qui a fait en sorte que ma tête a résonné comme un gong pendant presque deux ans et demi, de même qu’une blessure à l’artère vertébrale gauche qui était tellement rare qu’elle n’apparaissait même pas dans le barème d’indemnisation de la Société de l’Assurance Automobile du Québec. Une bataille entreprise en 2002 devant le Tribunal administratif du Québec à ce sujet s’est d’ailleurs soldée en ma faveur en mai 2005.

Bref, récupérer de cet accident ne fut pas une sinécure. J’ai du repousser mes ambitions radiophoniques à plus tard et renoncer à un emploi d’été que j’avais obtenu dans un camp de vacances en Ontario. J’ai raté la session d’automne 2000, alors que j’avais encore de bonnes migraines dues à mon traumatisme crânien. J’ai quitté le baccalauréat en enseignement au secondaire et opté pour continuer des études en géographie que je regrette maintenant d’avoir abandonnées, ayant dû quitter la région à l’été 2001 pour suivre un cours d’animation radio sur la rive sud de Montréal.

Après avoir recommencé l’école en janvier 2001 à l’UQAC, je goûtais pour une première fois aux joies du micro en participant au nouveau magazine culturel Radi-Arts, à l’antenne de CKAJ-FM, une émission qui est encore en ondes de nos jours. Ma carrière de radio, qui s’est continuée par la suite presque sans interruption jusqu’en 2008, prenait enfin son envol, avant que je ne passe à autre chose par après.

Devons-nous attendre que la mort nous menace pour réaliser nos rêves? Probablement que non, mais cela donne la légitimité de réaménager sa vie en fonction de ce qu’on désire vraiment qu’elle soit. Nous ne sommes pas éternels, et ce genre d’événement nous le rappelle mieux que n’importe quoi d’autre.undefined

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