Une nuit avec Jacques Fabi

« Dans la vie, faut avoir un but! »

– Clémence Desrochers,
Moi, c’est le sport! 

Jeudi 25 mai 2017. Il est 23 h 15 et un crachin digne du printemps 2017 tombe sur Montréal. Je suis dans un Tim Horton’s proche de la Place Bonaventure, où se trouvent les locaux du FM 98,5, la station la plus écoutée dans le marché de Montréal et la tête du réseau Cogeco.

J’ai rendez-vous avec Jacques Fabi, l’animateur de la tribune de nuit la plus écoutée au Québec depuis une quarantaine d’années. Monument unique du monde de la radio, l’émission de Jacques Fabi accompagne des milliers de travailleurs de nuit – dont moi – et d’autres adeptes de la vie nocturne.

Avant toute chose, laissez-moi vous raconter dans quel contexte s’inscrit notre rencontre. Travaillant de nuit depuis deux ans dans une entreprise de transport de valeurs, plusieurs de mes collègues écoutent la tribune de Jacques Fabi en travaillant et deux d’entre eux, Maxime et Catherine, m’ont mis au défi de lui téléphoner, moi qui ai gagné ma vie comme animateur radiophonique pendant de nombreuses années.

C’est ainsi qu’en mars 2016, j’ai téléphoné pour la première fois. Ensuite, une deuxième, une troisième, et ainsi de suite… Au fil de mes interventions, M. Fabi m’a demandé si j’aimerais l’accompagner en studio pour une émission en sa compagnie, ce que je me suis aussitôt empressé d’accepter. N’étant pas du genre à abuser de mes congés de maladie, j’ai préféré me présenter en studio un soir où mon employeur ne me faisait pas travailler.

C’est dans ce contexte précis que j’attends Jacques Fabi, qui m’a dit de surveiller son arrivée au volant d’une Volkswagen, dont il a souvent fait la description lors de son émission. Une Volkswagen arrive avec M. Fabi au volant, mais ce n’est pas celle dont il a souvent parlé. « Elle est au garage! » m’a-t-il confié.

Nous pénétrons dans la Place Bonaventure pour nous diriger vers les locaux de Cogeco. Je me souviens d’y être déjà allé pour y laisser des démos d’animation gravés sur disque à une époque pas si lointaine où j’avais l’ambition de travailler à CKOI, station sœur du 98,5 dont les locaux se trouvent au même endroit. Deux autres stations (Radio Circulation 730 et The Beat 92,5) y sont également.

Même si je n’ai pas fait de radio professionnelle depuis presque dix ans, j’ai été réellement impressionné par ce que j’ai vu lors de cette première visite en ces lieux. J’avais l’impression d’être dans la Mecque de la radio. Quand on anime à cet endroit, c’est parce qu’on fait partie de la crème de la profession. Plusieurs artisans, moi le premier, rêvent ou ont rêvé d’animer un jour à l’une ou l’autre des stations qui se trouvent là. C’est l’équivalent de la Ligue nationale de hockey pour les animateurs de la radio, constatai-je en me sentant comme un joueur pee-wee qui met les pieds au Centre Bell pour la première fois pour y voir un match du Canadien.

Les locaux sont cependant déserts en cette heure tardive, mais une activité fourmille quand même, car la radio vit 24 heures par jour, sept jours par semaine, à longueur d’année. Après m’avoir fait visiter brièvement le studio de CKOI, Jacques Fabi m’amène au studio principal du FM 98,5.

Lors de notre visite, l’animateur Jérémie Rainville termine son édition des Amateurs de sports en rediffusant quelques entrevues marquantes qui ont été présentées plus tôt dans la soirée. Il est en train de préenregistrer la fermeture de son émission, rappelant aux auditeurs que la deuxième prolongation du match Sénateurs-Penguins est en cours et que c’est l’égalité 2-2. Il espère secrètement que le but vainqueur ne sera pas marqué avant que son intervention soit diffusée.

C’est dans un autre studio que Jacques Fabi travaille. Contrairement aux émissions de jour, M. Fabi n’a pas de technicien à la mise en ondes ni de recherchiste ni de téléphoniste. Il doit abattre la besogne à lui tout seul. Cependant, les miracles de la technologie viennent lui faciliter la vie. Un ordinateur l’aide à mettre à jour sa recherche – qu’il fait en général de chez lui avant de venir travailler – et les pauses publicitaires jouent d’elles-mêmes, lorsque le moment est venu, chaque quart d’heure, chaque pause étant précédée d’un thème musical pour avertir l’animateur de la pause qui arrive.

Pendant qu’il fait imprimer les plus récentes prévisions météorologiques, Jérémie Rainville vient nous saluer chaleureusement. Au même moment, les Penguins de Pittsburgh marquent le but qui leur permet de l’emporter sur les Sénateurs en deuxième période de prolongation. Jérémie Rainville est un peu frustré de la situation, puisqu’il dira deux minutes plus tard dans son intervention préenregistrée que c’est toujours l’égalité.

Heureusement pour lui, le journaliste Guy Simard ramène les pendules à l’heure sur le coup de minuit en ouvrant son bulletin de nouvelles avec l’annonce de ce but qui envoie l’équipe de la Pennsylvanie en finale de la Coupe Stanley. Guy Simard travaille dans un autre studio situé dans un autre endroit des vastes locaux de Cogeco. On ne le verra en personne qu’une seule fois au cours de la nuit, alors qu’il viendra laisser une copie des journaux du nouveau jour.

Entre minuit et trois heures cette nuit-là, j’ai plus été observateur que coanimateur, n’intervenant que lorsqu’on me demandait mon avis. Cela m’avait déçu un peu au début de ne pas parler davantage, mais au bout du compte c’était mieux ainsi. La radio est un média d’habitudes et il ne faut pas trop les bousculer. Ma seule présence dans l’émission la bousculait déjà assez pour que M. Fabi constate que le volume d’appels reçus était moins élevé qu’à l’habitude. Semble-t-il que c’est toujours comme ça quand un invité arrive en studio comme c’était le cas à ce moment-ci.

En plus de la gestion du temps d’antenne et des imprévus techniques qui peuvent survenir en tout temps, M. Fabi est un véritable homme-orchestre capable de s’adapter à toute situation et à tout sujet que les auditeurs peuvent amener. Et s’il lui arrivait d’être à court de sujets ou d’appels, il a toujours quelques chansons et effets sonores à sa disposition pour que l’émission puisse suivre son cours normal.

S’il y a une chose qui est importante, c’est de filtrer les appels. Cela permet à M. Fabi de s’assurer d’avoir toujours des intervenants de qualité. Il prend les appels pendant les pauses publicitaires et demande aux appelants leur prénom et le sujet qu’ils veulent aborder en ondes. La plupart du temps, tout se déroule très bien. Mais si un appelant émet des propos grossiers et sans fondements ou s’il voulait tourner l’émission en dérision, celui-ci peut se faire raccrocher la ligne au nez très rapidement. Heureusement, telle chose ne s’est pas produite durant notre émission.

Différents sujets d’actualité ont été abordés pendant notre émission comme le hockey, la légalisation de la marijuana et la politique. Même des sujets d’ordre ésotériques ont été amenés par des auditeurs férus d’astrologie alors qu’une autre qui soupçonne une voisine de se faire passer pour elle se demandait quoi faire pour que ça cesse une fois pour toutes.

Tout au long de mon expérience en studio à ses côtés, je me suis demandé si j’étais capable moi aussi d’animer une tribune téléphonique où n’importe quel sujet pourrait être abordé. Encore aujourd’hui, je me pose la question. Sans doute que je m’y prendrais en y ajoutant ma saveur, trimbalant mon sac à dos rempli de disques comme aux modestes débuts de ma carrière dans des radios communautaires de Saint-Rémi et de Châteauguay, en 2001-2002. Mais la musique ne servirait qu’en fin d’émission ou qu’en cas de moment creux où je n’aurais pas trop envie de parler dans le vide.

Car la radio est là d’abord pour créer une présence chaleureuse en cette période de la journée où tout dort, je mettrais d’abord l’emphase sur ceux qui veulent bien interagir avec moi pour le simple plaisir de jaser tout en refaisant le monde ou en le défaisant, au gré de la fantaisie et de l’inspiration de chacun.

Dans ma vie de caissier de librairie, j’ai appris à composer avec toutes sortes de personnalités et à travailler avec le public. Dans mon emploi actuel, j’apprends à vivre avec un horaire atypique. Est-ce que la somme de tout cela est pour me préparer à un autre défi? Je me contente d’en rêver.

Quoi qu’il en soit, je ne suis pas venu en studio pour prendre la place de quiconque. Je ne suis venu en studio que pour apprendre et uniquement que pour ça l’expérience en a largement valu la peine. Pour le reste, le destin s’en occupera bien le moment venu si tout doit pointer vers cette direction. Sinon, il arrivera autre chose.

Après la tribune téléphonique, Jacques Fabi prend une pause repas et prépare « Les grands titres », l’autre émission qu’il anime sur le réseau Cogeco à compter de 4 h 30 les matins de semaine. D’une durée de 60 minutes, cette émission consiste en deux blocs de 30 minutes chacun où il rapporte aux auditeurs les principales manchettes qui font la une du matin dans l’actualité. En plus de ce qu’il peut trouver sur internet, M. Fabi se sert aussi de tout le matériel que préparent les journalistes de Cogeco partout au Québec pour préparer cette émission, où il n’y a pas d’interaction avec le public.

Quant à moi, je suis retourné chez moi après la tribune de nuit quand elle s’est terminée vers trois heures du matin, tel que c’était prévu entre moi et M. Fabi.

Vous qui l’écoutez et qui vous demandez comment il est, je peux vous dire qu’il est à l’image de celui que vous entendez. Authentique, cultivé, fier, il se décrit comme un homme du peuple.

Il l’est réellement.

-30 –

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