Blogue au thon

Mon cher Félix, c’est à ton tour!

Salut, Félix!
Permets-moi de te tutoyer, puisque tu fais partie de mon quotidien depuis que j’ai huit ans. Je me souviens d’avoir été initié à cet âge à ton œuvre par ma maîtresse de deuxième année, juste avant Noël 1984. Elle s’appelait Odette comme ma mère, et demeurait dans le même rang que moi, à Falardeau, à 25 kilomètres au nord du nord de Chicoutimi-Nord. On a fredonné « Cadet Rousselle » — que tu as fait tellement à ta façon qu’on a cru que c’était toi qui l’avais écrite, alors que cette chansonnette pour enfants remonte à 1792 — et « Le P’tit Bonheur » en se faisant raconter que tu avais écrit plein de poésie pour les adultes et pour les enfants, que ta poésie avait fait de toi quelqu’un de connu partout sur la planète et que tu étais un homme très gentil. On nous a montré ta photo et on y a tout de suite cru, tellement qu’on aurait bien aimé ça pouvoir te rencontrer pour vrai.
Malheureusement, presque quatre ans après, tu nous quittais quelques jours après avoir fêté ton 74e anniversaire de naissance. Mais nous avons quand même pu te rencontrer à travers ta poésie. J’avais douze ans et j’étais en sixième année. Tu venais de partir et on en a profité pour saluer ta mémoire et ton œuvre en présentant une soirée de poésie, en novembre 1988, dans la grande salle de mon école, quelques jours à peine après que ma terre de bleuets eut une crise d’épilepsie qui fit péter les séismographes et qui a fait branler les édifices de Thunder Bay à Halifax, en passant par Washington, Montréal et Boston.
Je suis maintenant un adulte qui approche la quarantaine, et tu m’accompagnes encore chaque jour. J’ai en possession deux gadgets électroniques qui me permettent d’avoir sur moi des dizaines de chansons, et j’en ai inclus de toi dans mes sélections musicales. J’ai aussi lu quelques-uns de tes livres depuis la dernière année. « Allegro », « Andante », « Adagio », « Le calepin d’un flâneur », « Le fou de l’île »… J’en lirai sûrement d’autres plus tard. Ces temps-ci, je lis du William Burroughs et je complète un recueil de Jack Kerouac, cet américain qui aurait tant préféré être québécois, cette blessure qui l’a fait voyager et fait faire tous les excès, qu’il nous a racontés dans ses livres et qui l’ont entraîné dans une mort survenue alors qu’il n’avait même pas encore 50 ans.
Je t’écris pour souligner ton centième anniversaire, qui aura lieu demain, 2 août 2014, époque où la francophonie, un peu comme Kerouac, semble se chercher dans ce qu’elle est, dans cette période de notre histoire québécoise où je me demande bien ce qui peut se passer.
Ce projet de pays qui t’était cher et qui l’est encore pour moi semble aller chez le diable, victime d’une gauche narcissique et d’une droite redneck qui ne cessent de prétendre que c’est par eux qu’elle doit se concrétiser, alors que ce projet en doit être un pour tout le monde. Nous nous sommes dit non une première fois en 1980, on l’a refait en 1995 du bout des lèvres, par même pas 1 % de différence, ce qui rend la défaite encore plus cruelle. Et les tiraillements entre souverainistes de toutes orientations et de toutes générations me font douter qu’elle puisse faire mieux le jour où il y aura ce troisième référendum, si on se rend jusque-là.
Mais on vient d’élire les libéraux qui ont soulevé brièvement l’idée de signer la Constitution de 1982, ce torchon qu’aucun gouvernement québécois – même fédéraliste – n’a ratifié jusqu’à maintenant.
Si notre projet de pays s’en va chez le diable sans espoir de rétablissement potentiel, j’ai bien peur qu’il en soit ainsi de notre belle langue. Ici à Montréal, on voit de plus en plus de gens venus d’autre pays ne vivre qu’en anglais et qui n’apprennent pas notre langue. Certains le font certes, mais ça ne paraît pas trop. Dans certains centres d’achats, comme Plaza Côte-des-Neiges, je peux me faire servir dans toutes langues du monde sauf la mienne. Et on me rit au visage quand j’exige d’être servi dans ma langue, chez moi.
Notre pays deviendra-t-il une Louisiane? Une terre où le français n’est plus qu’un reliquat d’une autre époque? J’exagère peut-être, mais je crois bien que ma crainte soit fondée, à voir les miens se mettre à discuter en anglais dès qu’ils se font servir dans cette langue sur leur propre terre. Il me vient même à me demander si nous ne sommes parfois pas nous aussi les propres ennemis de notre langue, à voir notre langue si mal écrite et à voir ceux qui l’écrivent mal le faire avec une telle désinvolture, presque fiers d’exhiber leur analphabétisme, notamment sur les réseaux sociaux.
Je ne suis qu’un simple homme. Même si je pèse plus de 200 livres, je ne pèse pas assez lourd pour renverser cette tendance. Il ne me reste plus qu’à faire comme toi, parler ma langue, bien l’écrire et bien l’endimancher, pour donner à mon prochain le goût d’en être fier et de faire pareil lui aussi, dans le respect et la fierté de ce qu’il est et de ses racines francophones.
Après tout, c’est peut-être par cette résistance – minimaliste, j’en conviens! — que renaîtra ce qui permettra à mon pays de rester planté dans le cœur à jamais, quoiqu’il advienne!
Bon centième anniversaire, Félix!

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1 réflexion au sujet de “Mon cher Félix, c’est à ton tour!”

  1. « Moi, mes souliers… » était la première chanson québécoise que j’ai appris en 1990, en arrivant au Québec.
    Félix, c’est un géant et j’aime tout ce qu’il représente pour mon pays d’adoption.

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