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Côte-des-Neiges en prose spontanée

 

C’est le 8 mars 2008 que Côte-des-Neiges s’est présentée à moi sous son jour véritable. Ce jour-là, ça faisait déjà quelques mois que ma vie de bleuet errant m’avait fait entrer sur l’île de Montréal, où je m’étais réfugié dans un petit appartement de Ville Mont-Royal après avoir trimballé mes valises pendant de longues années pendant lesquelles je gagnais modestement ma vie en jouant au saltimbanque des mots en les garochant au micro entre des chansons de Wilfred et de Rihanna dans plusieurs stations de radio au Québec et en Ontario. Ce déménagement à Montréal en provenance d’un rocambolesque épisode rockdétentien à Sherbrooke était mon onzième déménagement depuis 2001. Suite à une vilaine dépression, j’ai décidé d’explorer de nouvelles avenues en étudiant le journalisme à l’Université de Montréal et j’avais pensé repartir après sur la route des régions pour reprendre la vie de communicateur nomade que j’avais mise en suspension le temps de ce retour aux études.

Ce 8 mars 2008 était – comme à chaque 8 mars – la Journée mondiale de la femme. Pour l’occasion, une gigantesque manifestation était prévue au centre-ville de Montréal et Dame Nature, regardant le tout de sa tour d’ivoire nuageux, a voulu se montrer sensible aux revendications féministes. Se disant dans sa majestueuse sagesse : « Après tout, ne suis-je pas une femme moi aussi? », elle a décidé de se joindre à sa façon aux manifestantes. Le ciel s’est alors ennuagé, le vent s’est levé et la colère de Dame Nature n’a fait plus qu’une avec celle des féministes dans une de ces tempêtes qui allait s’imprimer dans les mémoires.

Quant à moi, j’étais allé au centre-ville faire quelques emplettes. En sortant de la station Guy-Concordia pour rejoindre l’autobus 165, qui fait Côte-des-Neiges au grand complet, de cette station jusqu’au cœur de ma nouvelle ville d’adoption. Mais toujours est-il que cette aventure sur Côte-des-Neiges est demeurée l’une de celles qui m’a le plus marquées depuis le début de mon exil en sol montréalais. Je n’ai pas compté le nombre de fois que j’ai fait ce chemin.

Une femme était aux commandes du pachyderme de la STM et l’ampleur des éléments lui rendait soudainement la vie si difficile qu’on pouvait facilement comprendre pourquoi le chemin de la Côte-des-Neiges porte un nom pareil. Finalement, la montée de la côte s’est faite au coût d’un long et pénible processus. Même la partie en descente s’est faite avec difficulté. Arrivé au bout du parcours, près de la gare Mont-Royal, je débarquai du pachyderme en disant à la conductrice « Vous êtes mon héroïne du jour!», ce à quoi elle me répondit avec un sourire, avant d’entreprendre une nouvelle tournée en sens inverse.

Cette tempête laissa une cinquantaine de centimètres de neige sur la métropole, ce qui a contraint la STM ce soir-là à suspendre son service de pachydermes roulants, après que quelques uns se soient joyeusement enlisés, victimes de cet élan de Dame Nature envers la cause féminine dans ce 8 mars qui marqua bien des mémoires, surtout la mienne. Ce que je ne savais pas à ce moment précis, c’est que plus tard dans cette année allait survenir un événement qui allait changer à jamais mon rapport avec cette Côte-des-Neiges qui n’avait été rien de plus pour moi qu’une rue et un quartier parmi tant d’autres à Montréal, moi qui avait pourtant en tête de reprendre ma vie de Jack Kerouac du micro. Le 21 octobre 2008, en pleine dernière session de mon certificat en journalisme, j’ai été engagé dans la succursale de Côte-des-Neiges d’une prestigieuse chaîne de librairies née justement sur cette artère. Dès lors, mon rapport avec cette rue et ce quartier ont été changés de façon diamétrale, puisque je suis toujours employé de cette librairie à l’heure actuelle.

Pour me rendre au travail et au centre-ville, j’ai souvent eu à faire cette artère, assez pour en remarquer chaque détail. Le premier qui me vient à l’esprit, c’est l’enchevêtrement de rues qui finit par donner naissance à Côte-des-Neiges. Quand on part du métro Guy-Concordia, le derrière assis dans le derrière d’un pachyderme roulant, et qu’on se donne la peine de regarder les noms de rues sur les panneaux, il y a de quoi se demander si on est sur Côte-des-Neiges ou non. En partant du métro, nous sommes sur la rue Guy, mais une fois franchie la rue Sherbrooke, rien n’est plus sûr. Tantôt on chevauche l’Avenue des Pins, l’Avenue du Docteur Penfield, l’avenue Cedar ou le chemin McDougall. Pourtant, nous ne sommes pas encore dans Côte-des-Neiges, mais plutôt dans Westmount. L’appellation « The Boulevard » que porte une rue qui croise Côte-des-Neiges ne fait que nous le rappeler. Mais c’est aussi à cet endroit que cessent l’ambiguïté et les chevauchement de rues, puisque ce bon vieux chemin de la Côte-des-Neiges – celui que l’on connaît – débute à mes yeux pour vrai à cet endroit, même si on n’est pas encore entré dans l’arrondissement du même nom. Il ne faut cependant pas rouler bien longtemps avant d’entrer dans Côte-des-Neiges, là où se trouve l’échangeur qui permet d’accéder au chemin Remembrance et au Parc du Mont-Royal.

Quand on regarde à notre droite, on voit de la verdure mais aussi des tombes qui semblent s’étendre presque jusqu’à l’infini. C’est le plus grand cimetière du pays, et le troisième en importance sur le continent. De grands noms y sont enterrés : La Poune, Jean Drapeau, Robert Bourassa, La Bolduc, etc. Je me demande aussi s’il y a la tombe du ruisseau Côte-des-Neiges, ce petit cours d’eau qui avait sa source proche de cet endroit précis, et qui allait se jeter dans la Rivière des Prairies. Les amérindiens y avaient créé un sentier le longeant. Quand l’homme blanc y est arrivé, il a délimité des lots en suivant ce même axe, ce qui amena la création du village de Côte-des-Neiges, en 1698. Avec le temps, le petit village a grandi et est devenu une composante d’une ville encore plus grande. Tout le contraire du ruisseau dont il ne reste aujourd’hui plus aucune trace, sinon dans les livres d’histoire.

Aussitôt quitté le cimetière, on arrive proche de l’Oratoire Saint-Joseph qui donne à Côte-des-Neiges des allures de Montmartre. En visite à Paris, la première chose que j’ai pensé en voyant la Basilique du Sacré-Coeur de Montmartre, c’est à l’Oratoire et à sa situation dans Côte-des-Neiges. Comme son homologue de France, l’Oratoire se trouve au sommet d’une butte, ce qui lui donne le statut de point de repère et d’ange gardien d’un quartier qui ne dort jamais.

Ça n’y dort pas car on entre dans la zone où se trouvent plein de commerces ouverts le jour comme la nuit. Une pharmacie, un supermarché, de même qu’un ancien restaurant Nickels devenu dépositaire de nourriture clownesque et calorique contribuent à la vie nocturne de ce quartier. Sans oublier les cafés qu’on y retrouve, entre les rues Queen-Mary et Jean-Brillant, où il est possible d’y pondre des mots sur du papier le jour comme la nuit, hiver comme été, l’ayant commis – et le commettant encore – plus souvent qu’à mon tour!

L’un des signes que le printemps approche dans Côte-des-Neiges, c’est quand la famille Trottier installe sa grande tente verte et blanche pour y vendre des fruits et des produits de l’érable. Tout dépend des humeurs de Dame Nature, on peut voir apparaître cette tente dans le dernier tiers du mois de mars, sinon au début d’avril. Une fois que le printemps est bien entamé, le comptoir de fruits et légumes devient ouvert le jour comme la nuit jusqu’en novembre. Quand il arrive, le magasin ferme, la tente disparaît, un autre commerce s’y installe pour vendre des sapins mais une fois que Noël est passé, on ne voit que la neige s’accumuler au coin de Côte-des-Neiges et Jean-Brillant.

Passé la station de métro, Côte-des-Neiges part en pente descendante en direction de la rue Jean-Talon, quelques kilomètres plus loin. Ma librairie se trouvant proche du comptoir de fruits et légumes, je me souviens d’avoir fait de ces descentes épiques à vélo quand je terminais tard le soir, l’été, ou encore quand je me payais le luxe d’aller y pondre des mots sur papier ou sur ordinateur au Second Cup juste à côté. Tard le soir, ou la nuit, quand le trafic est quasi inexistant, je m’élançais sur ma bécane pour m’en retourner chez moi. Pourquoi faire de ce trajet un parcours monotone quand on peut le rendre excitant? Côte-des-Neiges en descente de la station de métro jusqu’à Jean-Talon n’est pas très abrupte, mais juste assez pour donner un élan à n’importe quel cycliste désireux de profiter de la gravité pour gagner un peu de vitesse. J’en ai souvent profité, même qu’un dimanche soir où je n’ai croisé que des lumières vertes sur mon chemin, j’ai réussi l’exploit d’être parti de la station de métro jusqu’à la rue Jean-Talon sans même avoir donné un seul coup de pédale, ni un seul coup de frein! La chose est impossible à faire de jour, puisque le trafic la rend dangereuse et les pachydermes roulants que l’on dépasse souvent finissent toujours par nous rejoindre, ce qui brise le plaisir!

Quand on défile Côte-des-Neiges à vitesse, on passe rapidement devant un paquet de choses qui vaudraient la peine qu’on s’y attarde, si ce n’est de la multiplicité des restaurants aux menus qui nous font voyager sans même qu’on ait à prendre l’avion. On peut y manger russe, belge, créole, vietnamien, éthiopien, végétarien, carnivore, alouette!! Mais il faut bien faire un peu de vélo pour brûler toutes les calories que ça nous fait ingérer, et – vous vous en êtes sûrement rendus compte – c’est une des raisons pour laquelle j’aime beaucoup ce coin, car il y a de la côte pour garder nos mollets en forme!

Laissez-moi vous raconter une autre aventure. Il est tard un vendredi soir de juillet et je me fais poser un lapin par un type que je devais rencontrer et qui ne s’est pas présenté au rendez-vous. La dernière 165 a déjà quitté le métro Guy-Concordia, et je n’ai pas la patience d’attendre le premier autobus de nuit. N’ayant pas envie de prendre le taxi, je décide de cocufier mon vélo – qui m’attends chez moi sans rien se douter – et de me payer une aventure extraconjugale en Bixi, que j’essayais pour la première fois sur un parcours aussi exigeant pour les mollets d’un cycliste. Premier constat de cette expérience :les Bixi ne sont pas fait pour ce genre de randonnée. Les changements de vitesse se font lourdement, tout comme le fonctionnement général de l’engin, mais lentement et sûrement monter ces côtes finit par s’accomplir. Une fois que tout est monté, le plaisir fou qu’on retire à descendre la partie descendante n’est que davantage mérité après avoir tant sué dans la partie montante. Mais comme il n’y a pas de station Bixi à Ville Mont-Royal, c’est dans une station située proche du parc Kent que j’ai laissé mon aventure d’un soir cycliste pour me farcir le reste de la route à pied.

Le parc Kent avait l’air tranquille même s’il est réputé pour être un endroit où il vaut mieux ne pas se tenir passé une certaine heure, mais je m’en foutais un peu. Je continuais mon chemin en passant devant Plaza Côte-des-Neiges et la rue Barclay de Pierre Foglia en rejoignant Jean-Talon, là où Côte-des-Neiges se termine en passant sous un viaduc ferroviaire pour se river le nez dans une bourgade de riches nommée Ville Mont-Royal, où je demeure encore…

Ça fait depuis 2008 que Côte-des-Neiges fait partie de ma vie, et chaque aventure que j’y vis me fait l’apprécier davantage, comme quoi le but de chaque aventure n’est pas nécessairement ce qui nous permet de l’apprécier, mais aussi quel moyen on prend pour la vivre…

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