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Soleil noir, quand reviendras-tu? – Court essai inspiré de Soundgarden

Été 1994. Je ne travaille pas. Je passe le plus clair de mes journées à écouter de la musique enregistrée à la radio sur des cassettes vierges que je me payais de temps en temps, quand je ne recyclais pas les plus vieilles dont l’érosion du ruban rendait la qualité sonore parfois plus que discutable. Mais je m’en foutais!! Je cassais les oreilles de ma famille avec ma bioune jouée parfois à tue-tête pour qu’elle enterre ma voix, moi qui aimait bien me prendre pour ces artistes dont j’aimais bien écouter la musique. En cet été mi-figue mi-raisin sur le plan météorologique, les chansons du palmarès me laissaient presque toutes sur mon appétit. Je me rabattais donc sur la musique du passé, écoutant à chaque jour de la semaine Mike Gauthier et Midi-plus, à l’antenne de Radio-Énergie. Et le samedi, c’était le Top 1000, toujours animé par Mike Gauthier, qui était mon rendez-vous musical favori à la radio les fins de semaine. J’y enregistrais toutes sortes de vieilleries qui ont marqué les années précédentes. Je m’y étais d’ailleurs découvert une affection pour le disco, assez pour me replonger dans ma petite enfance, où j’aimais bien regarder Pop Express à TVA pendant que mon oncle Rémi me faisait jouer Pied-de-poule et ses 33 tours d’Abba.

Il m’arrivait aussi d’écouter le grand décompte du dimanche matin pour me tenir quand même au courant des chansons du moment qui étaient les plus populaires sur les palmarès. Il n’y avait pas grand chose qui m’allumait à ce moment-ci. Les grosses chansons dance qui, l’été précédent, me donnaient envie de sortir au Cocktail de Chicoutimi malgré ma minorité – tout le monde me disait que j’aurais pu facilement y entrer, sauf que mes parents s’y objectaient frénétiquement et comme je vivais très loin de Chicoutimi, les problèmes de transport ont vite mit fin à ces envies de transgressions que je regrette maintenant de ne pas avoir poussées jusqu’à leur réalisation – ne m’allumaient pas du tout.

1994 a été une année assez sombre dans le monde de la musique. Le 1er mars de cette année-là, un certain Justin Bieber est venu au monde. La nouvelle est relativement passée inaperçue à l’époque, mais il a fallu une bonne quinzaine d’années avant qu’on ne commence à réaliser les dommages – hélas irrécupérables – de cet événement qui n’ont pas fini de s’étendre.

Un mois plus tard, le 8 avril 1994, j’étais allé voir le film « La liste de Schindler » à l’ancien cinéma de Place du Royaume avec tous les autres étudiants de cinquième secondaire de l’École Secondaire Charles-Gravel. J’ai adoré ce film, même s’il traitait de l’une des pires cochonneries de l’histoire de l’humanité, soit la Deuxième Guerre Mondiale. Mais ce n’était pas ça qui allait marquer la journée. Alors que j’étais dans l’autobus jaune qui me ramenait vers ma radio et mes cassettes à Falardeau, où j’espérais arriver à temps pour pouvoir regarder le reste du match des Expos à Radio-Canada, qui inauguraient leur saison locale cet après-midi-là contre les Cubs de Chicago, j’apprenais par la radio le suicide du chanteur de Nirvana, Kurt Cobain, qui avait été retrouvé sans vie dans son domicile de Seattle par un électricien venu y faire des travaux.

J’aimais bien Nirvana, sans toutefois en être un fan fini, ce qu’étaient pourtant bien des gens de ma génération à ce moment-ci. Je me souviens même d’avoir vu dans les médias dans les mois suivant l’événement des nouvelles parlant de suicides de jeunes partis retrouver dans la mort ce chanteur qu’ils adulaient. Âgé de 27 ans, Kurt Cobain était beau, jeune et riche. Sa mort est venu jeter un peu d’ombre sur une jeunesse qui avait adopté son « Smells Like Teen Spirit » comme un hymne national à peine deux ans plus tôt. J’ai tellement aimé cette chanson. Elle venait chercher quelque chose de profond en moi. Elle aidait à extérioriser une forme de dégoût d’une forme de superficialité que je n’aimais pas du monde que je voyais.

Kurt Cobain s’est suicidé en se tirant une balle dans la tête exactement de la même façon que l’avait fait un de mes collègues de secondaire cinq à mon école quelques mois plus tôt, lors de la première fin de semaine du mois de décembre précédent. Le lendemain, la nouvelle de ce suicide s’était répandue comme une traînée de poudre et avait causé toute une commotion qui avait ébranlé tout le monde, moi le premier. Je connaissais vaguement le suicidé. Il demeurait à Saint-Honoré et il était plus vieux que moi de quelques semaines. J’ai bien du lui jaser deux ou trois fois dans des circonstances qui aujourd’hui m’échappent. Il était gentil, de belle apparence, semblait mener une vie bien normale pour un adolescent de 17 ans. Passionné de chasse au petit gibier, il est parti avec un petit fusil un dimanche matin dans un boisé près de chez lui. Comme il n’était pas revenu à la fin de sa journée de chasse, son grand frère – plus vieux de quelques mois à peine et qui étudiait lui aussi en secondaire cinq à Charles-Gravel – est parti en VTT à sa recherche. Il est tombé sur le cadavre de son frère, l’a embarqué et ramené chez lui avant d’alerter les autorités.

Je venais d’avoir 17 ans moi aussi, un âge où on n’est pas supposé mourir, un âge où on a tout devant soi, un âge où tout espoir est permis, un âge où on est jeune, innocent et soi-disant immortel. Et pourtant, même à cet âge, la mort rôde. Ce type-là est aller se jeter dans ses bras, alors qu’un autre de ma cohorte de secondaire cinq mourait lui aussi quelques temps après, au printemps, cette fois-ci fauché par un cancer du foie. Des morts qui m’ont ébranlé et même fragilisé à un certain point.

Mon secondaire s’est terminé alors qu’une pénombre venait jouer les pisse-vinaigre alors que l’allégresse et la joie auraient du régner en rois et maîtres.

Je regretterai toute ma vie mon bal des finissants. La soirée était pourtant très belle, le souper délicieux, l’ambiance mémorable, avec tout le monde habillé comme dans la fête d’un château de nos contes d’enfants. Ce que je n’ai pas aimé, c’est ce qui a suivi. Au lieu de boire ma fin de secondaire en festoyant avec mes collègues, je suis revenu à la maison avec mes parents vers 23 heures, à temps pour retrouver le hamster de mon frère dans ma chambre, où j’étais couché en regardant le reste du match de la Coupe Stanley entre les Canucks et les Rangers, qui allaient gagner le Saint-Graal du hockey pour la première fois en 40 ans quelques jours après.

Toutes ces noirceurs existentielles venaient cacher le soleil de ma vie un peu de la même façon que l’a fait la lune le 10 mai 1994, lors d’une éclipse annulaire qui a pu être vue aux États-Unis, alors que nous, plus au nord, n’avions pour nous contenter qu’un croissant de soleil que j’ai eu peur d’observer, n’ayant eu rien sous la main à ce moment-ci pour observer ce soleil devenu trou noir entouré d’un anneau de feu. Avec certaines précautions, ce phénomène astronomique nommé « éclipse solaire » demeure l’une des choses parmi les plus spectaculaires à observer, certains payant même le gros prix pour se déplacer là où passe directement le cône d’ombre de la lune.

Parmi les chansons qui étaient populaires en cet été de 1994, un groupe américain originaire de Seattle – la même ville d’où provenait Nirvana – nommé Soundgarden est arrivé avec une chanson que des experts avaient comparé à un genre de « Stairway To Heaven » pour les jeunes de ma génération. Intitulée « Black Hole Sun », cette chanson lourde aux guitares pesantes, à la basse tranchante, avec la voix unique de Chris Cornell était l’une des rares de mon époque à me garder en contact avec celle-ci. J’écoutais cette chanson fort comme j’écoutais l’hymne de Nirvana deux ou trois ans plus tôt. Ça me défoulait. Ça laissait sortir plein de choses. J’extériorisais par cette chanson toute cette noirceur qui m’obscurcissait l’âme à ce moment-là. C’est à ça que je pense aujourd’hui quand je réécoute cette chanson, qui vient encore toujours autant me chercher comme le font les vrais classiques de la musique, exactement comme l’a fait « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin à son époque. Décidément, les experts de la musique ne s’étaient pas trompés avec « Black Hole Sun », même si dans le clip on fait plus allusion à la fin du monde qu’à une banale éclipse solaire…

Ce soleil en trou noir, j’ai pu l’observer partiellement le 25 décembre 2000, muni d’une boîte de chaussures dans laquelle j’ai percé deux trous qui m’ont permis d’observer le croissant de soleil sans risquer d’en devenir aveugle. J’espère pouvoir en apercevoir un vrai de vrai un jour, total de préférence!

Le clip de la chanson « Black Hole Sun » de Soundgarden

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