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La menace de Frankenstorm : essai de peurologie médiatique

Le terme était encore inconnu il y a à peine 24 ou 48 heures, mais plus ça va, plus il fait parler de lui. « Frankenstorm » est le nom associé à la tempête qui sera formée de l’union des vestiges de l’ouragan Sandy et d’une tempête hivernale précoce accompagné d’un vigoureux front froid rempli d’air arctique qui ne fera que pimenter davantage ce cocktail potentiellement explosif que les météorologues disent n’avoir à peu près jamais vus avant.

La tourmente devrait commencer à faire ressentir ses effets dans la journée de lundi, mais déjà les médias sont en veille pour suivre l’évolution de la tempête centimètre par centimètre. Qu’on aime ça ou non, une tempête de cette ampleur représente une occasion en or de matière à remplissage pour les chaînes d’information continue des deux côtés de la frontière qui va nous faire oublier momentanément qu’il y aura bientôt des élections présidentielles aux États-Unis, que nous sommes en plein cœur de la Série Mondiale de Baseball et que Pauline Marois va amorcer sa première rentrée parlementaire en tant que Première Ministre de notre belle province. On oublie aussi que Gary Bettman a annulé des matches de hockey, mais ça je pense qu’on s’en foutrait pas mal de toute façon, Frankenstorm ou non.

Une tempête de cette importance, c’est toujours gagnant pour les médias, même si ça peut s’avérer un pétard mouillé comme l’a été l’ouragan Floyd en 1999. De catégorie 4 sur l’échelle de Saffir-Simpson, avec ses vents qui ont frisé les 250 km/h, Floyd semblait à un certain moment décidé à frapper la Floride avec toute sa vigueur, un peu comme l’avait fait le minuscule Andrew sept ans plus tôt. Andrew était un tout petit ouragan en superficie, mais d’une intensité jamais vue, le dernier ouragan de catégorie 5 – vents de plus de 250 km/h – à ce jour à avoir directement frappé les États-Unis. On s’attendait à ce que le scénario se répète avec Floyd, légèrement moins fort qu’Andrew mais beaucoup plus vaste en superficie. Les chaînes d’information continue salivaient et attendaient que Floyd passe la Floride au pilori, alors que l’une des plus importantes opérations d’évacuation jamais vue en temps de paix s’organisait sur place. Sauf que le party médiatique n’a pas eu lieu, Floyd ayant soudainement obliqué vers le nord, perdant beaucoup de force après avoir balayé les Bahamas et frappant les Caroline en tant qu’ouragan de catégorie 2, provoquant tout de même des inondations dévastatrices et la mort de 35 personnes. Il y a eu certes une tragédie, mais beaucoup moindre que celle anticipée si elle avait frappé la Floride tel que prévu, ce qui laissa bien des médias sur leur appétit.

Le scénario se répétera-t-il en 2012 avec Frankenstorm?? On le verra au cours des prochains jours. Si pour certains experts cette tempête a des allures de jamais vu, l’histoire est remplie de ces tempêtes qui sont devenues marquantes parce qu’elles ont eu sur leur chemin des conditions exceptionnelles qui leur ont permis de se développer en monstres dévastateurs. Laissez-moi vous parler de deux cas précis.

À pareille date en 1991 l’ouragan Grace se mourait dans l’Atlantique au nord-ouest des Bermudes alors qu’un autre système dépressionnaire accompagné d’un vif front froid arrivait en provenance de la Nouvelle-Angleterre. Défiant tout modèle météorologique, les restes de l’ouragan Grace se sont jumelés à la dépression pour former un nouvel ouragan qui est retourné vers la Nouvelle-Angleterre empruntant le sens contraire emprunté habituellement par les dépressions, qui vont normalement du continent vers l’océan. Cet ouragan s’est formé si rapidement et fit ressentir ses effets si vite sur les états côtiers du nord-est des États-Unis que les météorologues ont préféré ne pas lui attribuer de nom pour éviter de provoquer de la confusion. Treize personnes ont été tuées et près de 200 millions de dollars de dégâts ont été provoqués par cette tempête au parcours inhabituel en forme de 8 allongé dont le centre a touché terre en Nouvelle-Écosse. Cette catastrophe fit ressentir ses effets jusque dans les salles de cinéma neuf ans plus tard, alors que le film « The Perfect Storm » – que je n’ai pas trouvé très bon – inspiré des événements fut lancé, mettant en vedette George Clooney et Mark Wahlberg.

L’autre tempête dont j’aimerais vous parler est Hazel, l’ouragan le plus destructeur de la saison 1954 et le plus mortel jamais vu au Canada, ayant tué du monde dans la région de Toronto, pourtant située à plus de 1000 kilomètres du littoral atlantique.

Hazel est née sur la mer des Caraïbes et a suivi une trajectoire parallèle à la côte du Venezuela avant de virer vers le nord pour frapper solidement Haïti, où 1000 personnes ont été tuées. Par la suite, la tempête a continué sa montée sur l’Atlantique parallèlement à la côte floridienne avant de toucher terre à la frontière de la Caroline du Nord et de la Caroline du Sud. Lorsqu’un ouragan touche terre, il commence aussitôt à perdre de son intensité et les météorologues croyaient bien que Hazel allait agir de la sorte. Hazel les a plutôt fait mentir, puisqu’elle a conjugué ses forces à un système dépressionnaire centré sur l’Ontario jumelé à un front froid qui a facilité leur union. En quelques heures, Hazel franchit la distance entre l’Atlantique et Toronto, où elle est arrivée dans la soirée du 15 octobre 1954 en tant que vigoureuse tempête extratropicale capable de produire des vents soutenus de 120 km/h avec des rafales à 150 km/h. 200 millimètres d’eau se sont abattus sur la région de Toronto durant les heures qu’ont duré le passage de la tempête, provoquant de graves inondations responsables de la mort de 81 personnes. Après avoir frappé Toronto, Hazel a faibli considérablement avant d’aboutir sur la Baie James et de se dissiper sur le nord du Québec.

L’ouragan sans nom de 1991 et l’ouragan Hazel de 1954 sont des exemples de tourmentes qui ont su bénéficier de conditions exceptionnelles pour devenir des monstres météorologiques qui laissent leur empreinte sur les zones qu’elles frappent et dans la mémoire de ceux qui la vivent et la racontent. « Frankenstorm » fera-t-elle partie de ces tempêtes? On ne le sait pas encore. Mais les astres sont alignés pour que ce soit le cas.

 

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