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Deux tragédies, deux héros

Je me souviens du 8 mai 1984 comme si c’était hier. J’étais en première année du primaire dans la petite école de mon Saint-David-de-Falardeau natal, et je venais d’arriver à la maison pour l’heure du midi. À chaque midi, je mangeais en regardant des dessins animés qui étaient suivis par un bulletin d’information. Sans câble ni télé par satellite, nous ne captions que deux postes et demi : Radio-Canada et Télé-Québec rentraient comme une tonne de brique, alors que TVA – qui utilise encore un émetteur à trop petite altitude pour que les gens de mon village puissent capter leur signal sans neige – ne rentrait qu’à moitié.

La télé était à Radio-Canada ce jour-ci, et ce qu’on y voyait ce jour-là était loin d’être aussi fantaisiste qu’une aventure de l’ours Colargol. Quelqu’un avait fait irruption dans le salon bleu de l’Assemblée nationale à Québec et tirait sur tout ce qui bougeait. On n’en savait pas trop sur ce qui se déroulait à l’intérieur, mais on disait déjà qu’il y avait des morts et des blessés, et que le tireur était encore sur les lieux.

J’avais sept ans et cela m’avait grandement effrayé. J’ai revu les images récemment du Caporal Lortie, installé sur le fauteuil du président de l’Assemblée nationale, vidant son arme de son contenu dans toutes les directions et j’ai ressenti encore le même effet de chair de poule que lorsque j’étais gamin.

Pour quelques instants, je suis redevenu ce gamin mardi soir, lorsque les gardes du corps de la nouvelle première ministre fraîchement élue, Pauline Marois, l’ont descendue presque de force de la scène du Métropolis pour l’écarter d’un grand danger qu’on n’a pas pu deviner tout de suite.

On ne savait pas trop ce qui se passait, mais ce dérangement a été assez intense pour provoquer malaise et inquiétude. Rapidement, on a su qu’un tireur s’était faufilé dans le Métropolis avec des armes dans le but de gâcher la fête qui s’y déroulait. On nous a appris que deux personnes avaient été blessés et qu’un incendie avait été allumé et rapidement maîtrisé. On nous a montré aussi le tireur couché sur le sol, maîtrisé par des policiers.

Et quand, quelques minutes plus tard, on l’a vu menotté et escorté de policiers, marchant vers un véhicule de la police, vociférant le « réveil des anglais » suite à la courte victoire du PQ, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au Caporal Lortie du 8 mai 1984, qui tenait un discours du même genre, symbole évident d’un important désordre mental.

Trois personnes sont mortes dans les locaux de l’Assemblée nationale ce jour-là, treize autres ont été blessées. Le bilan aurait pu être pire si cela n’avait pas été de l’intervention du sergent d’armes de l’Assemblée nationale, René Jalbert. Militaire qui a servi pendant la Seconde guerre mondiale et la Guerre de Corée, il a réussi à calmer la folie meurtrière de Lortie en faisant avec lui une discussion de soldat à soldat. Peu à peu, Jalbert a réussi à gagner la confiance de Lortie, qui a même permis l’évacuation d’otages blessés pendant qu’il était encore installé sur le fauteuil du Président de l’Assemblée nationale. Le siège de Lortie s’est poursuivi à cet endroit pendant un long moment, avant que Jalbert le convainque de venir avec lui dans son bureau, lançant des « je m’excuse » à la caméra qui a filmé le tout alors qu’il quittait le Salon bleu en direction du bureau de Jalbert. Lortie s’est rendu en après-midi aux policiers et fut condamné à la prison à vie en 1987 pour meurtre au second degré. Il a été libéré sous conditions en 1995 et demeure depuis en Outaouais où il mène une existence sans histoire.

On ne saura jamais combien de vies ont été sauvées lorsque René Jalbert a décidé de mettre sa vie en jeu pour tenter de raisonner Denis Lortie. On n’en saura pas plus sur le nombre de personnes que Denis Blanchette a sauvé, alors qu’en tentant de maîtriser Richard Henry Bain, il a reçu une balle qui lui fit perdre la vie. Son sacrifice a permis d’éviter une tragédie qui aurait certainement fait beaucoup plus de victimes, en plus de bafouer gratuitement notre démocratie.

Pour sa bravoure le 8 mai 1984, le sergent d’armes René Jalbert fut décoré de la médaille de l’Assemblée nationale par le Gouvernement du Québec et aussi de la Croix de la Vaillance par le Gouvernement du Canada. Par la suite, il travailla comme huissier au Sénat du Canada jusqu’en 1989. Il est mort à Québec d’un cancer le 21 janvier 1996, environ un mois avant de célébrer son 75ième anniversaire de naissance.

J’espère que le sacrifice de Denis Blanchette sera souligné de façon équivalente. On a appris jeudi que ses funérailles allaient être civiques, ce qui est un pas dans la bonne direction. Les honneurs ne le ramèneront pas vivant, mais aideront à sa mémoire de le rester. Sa famille et ses amis le pleurent, mais le Québec lui sera toujours reconnaissant d’avoir empêché par son courage un cauchemardesque carnage, le 4 septembre 2012.

Liens complémentaires

Le vidéo de la fusillade du 8 mai 1984 à l’Assemblée nationale

L’animateur André Arthur fait revivre cette journée 20 ans après les faits avec des extraits de la description en direct de la couverture de l’événement à l’antenne de CJRP

 

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