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Le reflet falardien : Tour de rangs

L’une des premières randonnées à vélo que j’ai eu la chance de faire de ma vie a été le traditionnel tour des rang 2 et 4 dans mon cher Saint-David-de-Falardeau. La résidence familiale étant située au beau milieu du rang 2, je faisais toujours cette randonnée de la même façon : j’allais vers la fin du rang avant d’emprunter la « Traverse » jusqu’au rang 4 sur lequel je tournais à gauche et lui pédalais dans le dos jusqu’au village avant de rejoindre le début du rang 2 pour ensuite revenir à la maison. La randonnée s’étire sur une quinzaine de kilomètres et peut se faire en moins d’une heure si on est un cycliste un peu plus aguerri. Question de renouer avec mon enfance, j’ai refait cette randonnée à deux occasions depuis mon arrivée et j’ai remarqué tout ce qui a pu changer avec le temps.

S’il y a une chose qui n’a pas changé, ce sont les côtes que l’on rencontre en chemin, agréables à descendre et faciles à remonter. La première que je rencontre est surnommée « la côte de Pierre » sans trop que je n’aie su pourquoi il en est ainsi. Quoiqu’il en soit, la descente de cette dernière donne un bon élan qui peut presque nous mener à la porte du Centre d’observation de la faune et d’interprétation de l’agriculture de Falardeau. Opéré par Daniel Gagnon et son épouse Suzie, ce petit zoo prend de l’expansion sans cesse depuis son ouverture en 2009. Ça fait un peu plus de voitures dans le rang, mais les gens semblent bien s’en accommoder.

Pas trop loin de là se trouve, juste avant la fin du rang, une résidence du patrimoine familial : celle occupée par mon oncle Napoléon. C’est dans cette résidence que mon père et ses douze frères et sœurs ont été élevés par mon grand-père paternel, surnommé « Grand Paul ». « Grand-père Gomme » – comme je le surnommais à cause de l’éternel paquet de gommes Chiclets qu’il avait sur lui – est venu finir ses jours dans le village après avoir échangé sa maison contre celle de son fils Napoléon située sur la rue Coudé. Mon oncle Napoléon demeure toujours dans la résidence qui l’a vu grandir et y a élevé sa famille tout comme son père l’a fait au même endroit. « Grand Paul » est décédé en mars 1986 à l’âge de 70 ans, son épouse Rose-Alba lui survécut presque 20 ans, étant décédée le 6 janvier 2006, quelques jours à peine après avoir franchi le cap des 90 ans.

On le sait tout de suite quand le rang 2 se termine : il prend fin en même temps que l’asphalte au beau milieu d’une courbe serrée qui marque la jonction de ce qu’on appelle ici « La Traverse » car elle permet de relier les rang 2 et 4. Longue d’environ trois kilomètres, cette route – qui sert aussi de sentier pour les VTT l’été et pour les motoneiges l’hiver – n’est pas très hospitalière pour les cyclistes. Elle n’est pas asphaltée et est composée de deux côtes qui se rejoignent dans le creux d’une vallée au fond de laquelle coule un magnifique ruisseau rempli de truites qui va se déverser dans la rivière Shipshaw juste à côté. Le gravier de la route est assez mal entretenu au point où à la moindre intempérie, on aurait l’impression de rouler sur les pectoraux d’Olivier Dion de Star Académie tellement la chaussée est bosselée. Et quand il n’y a pas d’intempéries, on revit la nostalgie du rang 2 en gravier que j’ai connu jusqu’à ce qu’il soit asphalté en 1985. Dès qu’une voiture passe, un nuage de poussière se lève derrière elle et prend de longues minutes avant de se dissiper à condition que personne d’autre ne passe derrière. Les habitants du rang 2 non asphalté devaient épousseter leur maison plus souvent que quiconque juste à cause du gravier de leur route de résidence. Mais dès que le rang fut asphalté, la qualité de la vie de tout le monde s’améliora. On ne verra pas ce phénomène sur la Traverse car personne n’y a construit sa maison. Et on se demande bien qui oserait le faire dans un climat pareil. Mais la Traverse a quand même certains charmes, notamment celui des petites baies que l’on trouve sur le bord de la route et que l’on peut cueillir pour une petite collation. J’ai goûté aux petites fraises des champs – les meilleures, toutes espèces confondues – et j’ai pu remarquer que les framboises seront bientôt prêtes, d’ici deux à trois semaines tout au plus, sans oublier les bleuets qui seront prêts vers le mois d’août. Il est aussi possible d’y voir des animaux, comme des lièvres, des perdrix et même des orignaux, des chevreuils et des ours!

La Traverse se termine par une petite côte qui donne sur un tronçon du rang 4 récemment asphalté. Si je tourne à gauche, je m’en vais vers la centrale hydroélectrique de Chûte-aux-galets, l’un des nombreux barrages de la sorte à se trouver sur le territoire de mon village. Tous ces barrages appartiennent à la compagnie Produits Forestiers Résolu qui a décidé de contester devant les tribunaux le taux d’évaluation municipale que lui impose Saint-David-de-Falardeau, jugeant qu’il est trop élevé. Si l’entreprise gagne en cour, mon village perdra près de la moitié de ses revenus en taxes municipales. Un dossier qui promet de s’annoncer riche en rebondissements, d’autant plus qu’il se peut même que ces barrages deviennent propriété du gouvernement du Québec, ce qui serait encore plus catastrophique car mon village ne peut pas le taxer.

Il y a à Chûte-aux-galets plusieurs vestiges, celle d’un village portant le même nom qui a existé dans les années 1940 et 1950. L’asphalte qu’on y retrouve sur certaines rues date de cette époque. Il y a aussi les vestiges d’un laboratoire de microbiologie à l’intérieur duquel le scientifique Wladimir Smirnoff a fait des travaux pour développer le BT, un puissant insecticide qui a servi à combattre la tordeuse d’épinette dans les années 1970. Toutes ces installations sont à l’abandon depuis des années et ont été vandalisées par des jeunes qui viennent encore faire la fête sur ces lieux en perdition que la municipalité entend bien transformer en lieu de villégiature une fois que le conflit avec Résolu sera chose du passé. L’endroit est magnifique et offre un potentiel récréo-touristique élevé.

Il m’arrive d’aller y faire une incursion lorsque j’arrive à l’endroit où la Traverse rejoint le rang 4, mais plus souvent qu’autrement, je tourne à droite pour aller rejoindre le village. C’est alors que la route révèle un panorama intéressant et coloré. Le rang 4 se déroule en parallèle au lac Sébastien – élargissement de la rivière Shipshaw – relié à la route par plusieurs embranchements en gravier au bout desquels se trouvent des résidences mêlées de chalets.

Assez souvent, on y voit des hydravions s’élever dans les airs ou encore préparant leur amerissage à la base d’Air Saguenay. Il faut dire que le lac Sébastien se faufile entre des collines un peu à la manière d’un fjord et que le fait qu’il soit en fait en longueur est un atout de taille pour l’établissement d’une base d’hydravions. Il arrive même que les CL-415 de la SOPFEU viennent s’y abreuver pour ensuite cracher leur eau sur les feux de forêts quand il y en a dans les environs.

Sur l’autre rive du rang 4 se trouve un mélange de terres agricoles, de résidences et de champs de bleuets appartenant à la Ferme Forestière Paul Grenon et fils, dont les bureaux sont situés sur l’autre rang, le rang 2.

À Saint-David-de-Falardeau, il y a le rang 1, le rang 2 et le rang 4, mais pas de rang 3. Celui-ci existe pourtant puisque lorsque ce secteur du canton de Falardeau a été colonisé dans les années 1930, celui-ci a été divisé en quatre rangs desservis chacun par une route. Si les premier et quatrième rangs ont eu leur propre route, celle qui desservait les rang 2 et 3 a été construite à cheval sur la limite des deux rangs. Cela fait en sorte qu’en théorie, la résidence de mon enfance se trouverait dans le rang 3 et celle de nos voisins d’en face dans le rang 2. Mais en réalité, l’appellation rang 2 est devenue si commune que finalement tout le monde a fini par demeurer dans le 2, même ceux qui demeurent dans le 3.

On voit le village venir quand on croise le chemin Price, celui qui peut mener à plusieurs lacs (Sébastien, Clair, Durand, Munger, Emmuraillé et combien d’autres) mais aussi très loin dans le bois, là où plusieurs ont leur camp de chasse. La station-service de M. Martel, pas très loin de là, est la dernière que les chasseurs et pêcheurs ont sur leur chemin avant la grande aventure sauvage qui les attend dans le bois. En plus d’y faire le plein d’essence, ils peuvent s’acheter toutes les victuailles qui leur manque, la bière pour les faire digérer ainsi que toutes sortes de fournitures essentielles à la chasse et à la pêche. N’ayant ni voiture ni passion pour la chasse et la pêche, j’aime bien m’arrêter pour y déguster une crème molle, car c’est aussi le seul bar laitier du village.

On se trouve ici à l’entrée nord du village, celle par laquelle les gens arrivent des lacs, du rang 4 et aussi de Bégin et Saint-Ambroise grâce au nouveau pont Cunningham, qui enjambe le lac Sébastien à côté de la centrale Cunningham, elle aussi propriété de Produits Forestiers Résolu. Depuis l’ouverture de ce pont, les municipalités de St-Ambroise, Bégin et Saint-David-de-Falardeau se sont découvertes une nouvelle proximité en raison de cette infrastructure moderne qui facilite grandement les échanges entre ces municipalités, chose que ne permettait plus l’ancien pont. Construit en bois durant les années 1950, ce pont à une seule voie était devenu désuet et dangereux au point où les gens de Saint-Ambroise et Bégin ayant à aller à Falardeau préféraient se taper un long détour d’une quarantaine de minutes via Shipshaw, le secteur nord de Chicoutimi et Saint-Honoré.

Une fois entré dans le village, on réalise qu’il ne change pas tant que ça avec le temps. S’il y a une chose qui surprend dans l’urbanisme de mon village, c’est l’installation de terre-pleins sur les boulevards Desgagné et Saint-David, chose que l’on ne retrouverait semble-t-il qu’ici dans la région.

La cour d’école est toujours la même, avec le Centre Sportif Réjean Tremblay juste à côté, rénové récemment à grands coûts. D’amphithéâtre froid et intimidant qu’il était, l’aréna est devenu une bâtisse moderne qui suscite l’envie des autres municipalités, même de Ville Saguenay qui y voyait un moyen facile d’offrir des heures de glace à ses propres citoyens. Mais les Falardiens ont préféré tourner le dos à la ville dont le maire porte le même nom que moi pour faire plutôt affaire avec les nouveaux voisins de Saint-Ambroise. Le partenariat entre les deux municipalités a vite été couronné de succès, à un point tel que les organisations de hockey mineur des deux localités ont maintenant fusionné. Cela a eu aussi pour effet d’avoir permis le retour d’un tournoi de hockey mineur à Falardeau, chose qui ne se voyait plus depuis la fin des années 1980.

Le terrain de balle juste à côté de l’aréna s’est trouvé une nouvelle vocation de terrain de soccer, juste à voir les lignes dessinées sur le gazon. La balle lente y est encore pratiquée, mais avec beaucoup moins de popularité qu’il y a encore dix ou vingt ans. La mort des Expos n’a pas aidé le baseball au Québec et le soccer lui prend de plus en plus la place et ça se voit même dans mon village.

L’église n’a pas changée elle non plus, sauf que sa vocation s’éloigne de plus en plus de celle pour laquelle elle a été construite. Son presbytère est devenu une garderie et il y a un projet de gymnase qui serait installé à même l’église, un projet qui a de quoi surprendre.

Le boulevard Saint-David vers le sud se métamorphose en boulevard Martel une fois passé la Maison des Jeunes Alaxion, juste à côté du cimetière. Le boulevard Martel se déroule vers le sud en direction de Saint-Honoré et du secteur nord de Chicoutimi. C’est le principal axe de communication reliant mon village au reste du monde. Vers le nord, le boulevard Saint-David devient le rang 2, une route asphaltée sur toute sa longueur dont la première moitié doit dater de l’époque de Maurice Duplessis. Grise et granulée, elle semble presque à l’abandon. Mais il y a un peu d’espoir puisqu’un long tronçon a été récemment rénové, en espérant que le reste subisse le même sort.

S’il y a bien une route que l’on ne verra jamais asphaltée, c’est le rang 1. On le rencontre à environ un kilomètre de l’entrée du village. Route sinueuse en gravier, inhospitalière et quasi-inhabitée, cette route a pourtant vu grandir à sa toute fin l’une des plus grandes familles de la paroisse : les Rannou. Le nombre de maisons le long du rang 1 se compte sur les doigts d’une seule main et on se demande même dans certains cas si elles sont encore habitées. Il arrivait parfois, quand j’étais jeune, que l’autobus scolaire conduit par M. Julien St-Germain aille y faire un tour pour chercher les rares écoliers qui y demeuraient. L’escapade avait des allures de tour de montagnes russes en raison des petites côtes parfois abruptes qui nous faisait chatouiller les reins quand l’autobus les descendait à grande vitesse. À ce que je sache c’est le seul charme que j’ai pu trouver au rang 1 qui est le plus moche et le moins connu des rangs falardiens.

Juste avant de monter la dernière grande côte avant d’arriver chez moi se trouve le gros bleuet, l’emblême de la Ferme Forestière Paul Grenon et fils, entreprise familiale qui opère depuis plus d’une trentaine d’années. C’est par là qu’arrivent les cueilleurs de bleuets dès que le petit fruit bleu est prêt, à la toute fin du mois de juillet ou au début du mois d’août, selon les années. Les Grenon accueillent deux sortes de cueilleurs : ceux qui travaillent à cueillir le bleuet et les touristes qui viennent cueillir pour se divertir à prix modique.

Quand le feu ravage une forêt, la première plante qui repousse après le sinistre est le bleuet. C’est la raison pour laquelle il est fréquent au printemps d’apercevoir de la fumée émanant des nombreux champs de bleuets de la famille Grenon. Plus tard, quand la plante fleurit, des abeilles sont lâchées dans les champs afin de polliniser les plants afin d’avoir une récolte de fruits optimale. Ces abeilles permettent aussi aux Grenon de produire « Le bon miel falardien », un miel qui goûte le bleuet disponible auprès des Grenon et de différents commerces de la municipalité.

Après avoir monté cette dernière grande côte et d’autres plus petites, j’arrive enfin au bercail, endroit privilégié qui permet d’observer les pentes du Valinouët, centre de ski inauguré en 1984 et construit sur les flancs du mont Victor-Tremblay, à une vingtaine de kilomètres du village. C’est là que se trouve le quartier alpin de Falardeau qui grouille d’activité en hiver mais qui est aussi désert que Val-Jalbert l’été.

Le tour des rangs de Saint-David-de-Falardeau, c’est une belle randonnée qui divertit l’esprit et ravigote les poumons. Il vaut mieux prendre son temps pour la faire, question de profiter de chaque instant que la randonnée nous permet de vivre, de savourer un paysage, de déguster une petite fraise de bord de chemin ou d’observer un animal sauvage qui passe devant soi au même moment où l’on passe proche de lui. Tout le long de ces kilomètres, on y voit aussi la vie des gens de ce village et on comprend pourquoi ils en sont si fiers.

 

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3 réflexions au sujet de “Le reflet falardien : Tour de rangs”

  1. Que de souvenirs en lisant ton récit. Même si plus de 20 ans nous séparent, nous avons des similitudes dans les aventures vécues dans les rangs 2 et 4. Tu sais pourquoi, il y a le lac Clair et le lac Grenon? À cause de moi.

  2. jaimerais tellement voir des photos anciennes de mes familles duchesne et desbiens moi aussi jai marcher souvent a pied etant jeune en faisant le tour du rang 2 et rang 4 toute facon jai habiter ses deux rang avec mes parents viviane duchesne et jean louis desbiens merci a lavance

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